Serrés dans un gallon rouge, ces six lettres ont été découvertes par le minime de la septième section des cachets et poudres Léni, dans le fût du canon d'un baleinier au mouillage à Tallinn (Estonie). Un certain Josef, première cymbale de la fanfare de la briqueterie contraint par un malheureux concours de circonstance à l'exode sur les routes d'un siècle en ruine, y consigne sa quête, de friches en ports, de l'amour évanoui de Dora.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

I- Un ange à ma table

   

Poum-tchak. Enfant, ma vie était faite de trois fois rien, le goût de lait caillé du sein de maman, l'haleine d'herbe de bison de papa-vodka, une saucisse de yak tous les deuxièmes jeudi : on m'appelait le fils de pas grand-chose ou la tournée du patron, ce n’était déjà pas rien ; mais quand même, la fanfare m'avait confié un rôle et pas des moindres. Cymbales, première cymbale, enfin seules cymbales mais quand même, cymbale de la fanfare de la briqueterie, c'était pas rien. Aujourd'hui, c'est un deuxième jeudi, il y aura saucisse de yak si maman a vendu toutes ses jonquilles ; le personnel de la fabrique a eu la permission de cinq heure et quart, pour la retraite de Piotr, le troisième tampon du onzième bureau. Le bureau des payes, juste avant celui des pleurs, et l'apothicaire.

 

"Poum-tchak, poum-tchak, tchak-poum"

 

Bon enfin, la fanfare a été convoquée, et comment vous dire... c'est un peu gênant, vous savez, je ne me préfère pas... j'ai un solo, vous comprenez, poum-tchak, poum-tchak, tchak-poum. On joue la "remise des palmes", de Bartok, c'est dur, mais tous les deuxièmes mardi des mois en « bre », j'ai rabâché ce passage, un des pièges au conservatoire, dur comme quand j'ai fait un sourire à Dora, la secrétaire de l'office des poussières.

Elle me l'a rendu. Des jaloux ont dit que c'était à cause de ma braguette.

 Piotr, troisième tampon du onzième bureau y va du couplet réglementaire, l'index sur la couture, convoquant la matière et ses lois, les vertus de la peine, la dureté au mal, ce bel hiver si rigoureux qui nous a révélé... quand on rentre pour ainsi dire en fanfare, colonne de deux, par la double-porte vitrée , à gauche de l'armoire aux cachets et aux poudres : poum-tchak, poum-tchak, tchak-poum, je sais pas, j'y vais peut-être un peu plus fort que les deuxièmes mardi des mois en «bre», l'émotion sûrement, et puis, c'est un mois en « ier ». Faut-dire, je les ai astiquées mes cymbales, elles rutilent... mais bon je me sens un peu coupable...  l'étincelle et comme un coup de grisou sur le dernier poum.  Vous savez l’armoire aux cachets et aux poudres....On aurait pu y penser. Toutes les vitres sont descendues d’un coup. Le beau linge gît, les mains sur la tête, en position fatale, tympans crevés. Debout, il ne reste plus que Dora et moi, interdits.  Elle tend son plateau, comme ça vers moi. Les coupes, réduites à de petites perles cristallines, par la détonation, scintillent sur le service en argent, comme une rivière de diamants dont le fermoir aurait cédé.

 

cymbales, cachets et poudres

 

Moi, bras tendus,pareillement, les deux ronds de cuivres soudés comme des bouches d'amoureux. Dora laisse tomber le plateau, ça fait poum. Mes cymbales font tchak sur le carrelage encombré d'huiles en complets, et tournent longtemps près de la casquette à galon rouge des jours en « di» de Piotr, troisième tampon du onzième bureau. Les regards se lèvent pour voir Dora, secrétaire de l'office des poussières, poser ses lèvres de poupée sur la bouche-cousue d'un second couteau, élu première cymbale. On voit distinctement, assis sur l'armoire des cachets et des poudres, un ange ricanant se délecter de ce baiser poivré.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

II- L’antivol

 

A deux étrilles la pinte,  mon maigre panier de crabes ne m'assurait pas le tord boyaux. Comment déserter de cette putain de vie? Dora n'avait pas résisté aux trois mains - empreintes irréfutables de briques pilées sur sa robe de bal- du maçon censé bâtir notre giron. Je m'étais fait pécheur, à pied, pour fuir la briqueterie. Un siècle n'avait rien lavé, le sel entretenait la plaie. Je n'avais pour compagnon qu'un vieux canasson, un cycle, infernal, qui jetait, sur le pavé graisseux des quais, le jour mauvais d'une dynamo usée. Préférer la trajectoire à la destination, le départ à l'arrivée, le chemin à l'issue, n'est que d'un modeste secours, lorsque le train pressé de la civilisation ne vous prête pas une couche, même modeste, même de nuit. Pourtant ce destrier me rassurait et je résistais souvent à la tentation de le gager. Ou de le fondre. Que fût-il resté de ce cadre en acier? Un landau où coucher cet enfant que Dora ne me donnerait  pas ?

 

Préférer la trajectoire à la destination

 

Bientôt, je trouvais un charme certain à cette selle de cuir mâché, ou à cette fourche dont les courbes évoquaient étrangement les bras fins de Dora, tendus, l’autre siècle, vers des lendemains au goût de poulet en croûte de sel. L’autre siècle... Quand nos langues charriaient  une haleine cartonnée de pain rassi.  Quand nous cherchions, collés aux dents de l'autre, les reliefs de repas faits en de de plus galantes compagnies. Je ne demandais pas “qui?”, j’améliorais l’ordinaire en suçant tes gencives. « Tu as un petit vélo là” me disait, en pointant sa tempe de l’index, Vadek, l’ami dont j’étais le client (je lui commandais de la bière, il faisait sa marge en me livrant de la mousse). 

Ainsi, peut-être, une invention aussi folle que la petite reine, si longtemps après la roue, témoignait-elle des bienfaits possibles de la science. Il ne fallait peut-être pas que redouter les aises qu’elle prenait avec la nature.

Levant un coin de toile de la chaloupe dans laquelle il s'était caché pour guetter ma ruine, un ange se gaussait de me voir si solidement arrimer une tant frêle monture. Entre l'hélice m'invitant à un embarquement immédiat, et l'ancre m'incitant à mouiller là pour de long. Il faudrait choisir. Je repoussais ce jour.

 

 

III- Aux abonnés-absents

 

 C'est fatal, c'est ça qui distingue l'animal de l'homme. A un moment, on se dit que tout fout le camp. Abandonné. Par Dora et mes forces. Interrogeant la fin d'un siècle. Instruisant le procès d'un cycle. Traçant, dans la mousse servie contre deux étrilles par Vadek, le destin de l'humanité, rien de moins. Sauvé, peut-être, d'une fin précoce  par le précieux secours d'un petit véhicule, je me reprenais, humain à l’échelle du cure-pipe, inscrit dans mon irrésolution industrielle, à errer entre conscience, inconscient, subconscient et inconscience, chiens et loups, et.... poste et télécommunication.

 

La fin d'un siècle

 

J'eu confirmation de ma vocation à sonder, au nom de mon genre, la noirceur des temps modernes lorsque, les pieds blessés par le ballast, j'entendis résonner la sonnerie d'un téléphone au bord d'une voie de chemin de fer que je remontais sur mon deux-roues.  Les jantes débarrassées de leurs pneus et chambres à airs, épousant comme par miracle la section du rail. Oui, j’étais l’élu. En fait de sonnerie, le fait étrange est que, d'un temps immémorial, c'est la cloche d'un tocsin que je crus entendre retentir.

 

km 105,9

 

Vous savez, il y a un moment, où l'on ne réfléchit plus trop. J'ai décroché parce qu'il y avait inscrit téléphone d'alarme sur une petite plaque émaillée qui indiquait également que j'étais au km 105,9, ce qui, convenez-en, est une indication insuffisante. Une voix d'outre tombe a indiqué: "Quand vous entendrez l’appel, mettez votre civilisation sur l'autre face." Rien de moins…

 

 

 

 

 

IV- Puissance 4

 

 

 De friches en ports et de mal en pis, je parcourais ce siècle en fusion, pressentant confusément dans la tourbe et le malt, l’avant-goût métallique de la casse. Comme une presse qui me broierait à mon tour. La promesse, au mieux, de voir les lourds métaux se liquéfier, rougir comme s'ils avaient honte de ce qu'ils étaient devenus, des vieillards squelettiques, alors que la cuisson des hauts-fours leur prêtait, au jaillir de la forge, le destin de nourrir sept générations. Faire fondre et renaître, recycler. Le fer avait-il encore un sens ?

Bientôt, il n’y aurait même plus de suie pour mouiller sa mie, alors du fer, pour quoi  faire?

Ce paysage hérissé de spectres fumants, n'était plus qu'un encombrant souvenir, un terrain de jeu pour enfants écorchés, à reconvertir en luna park.

 

Le fer avait-il encore un sens ?

 

 

Il y avait une bonne semaine de Konsolska à Tallinn, je m'étais préparé une gamelle en conséquence, et j'en croquais le septième (endives à la langue de yak dans son jus) quand je levais la tête, ayant cru percevoir un mouvement, une once de vie, dans ce décor inerte. Cela m'avait semblé provenir d'un de ces quatre yeux grands ouverts, orbites vidés à la cuiller, éplorés et implorants, défiants. Je me replongeais dans ma pitance, mais mon regard en fût encore détourné à l’heure ou je faisais dessert d’une racine de pissenlit. IL était là. Il n’avait rien perdu de sa morgue. L’Ange.

Un vieux boulet de charbon sur lequel était gravé P R O S P E R I T E, traînait près de mon godillot. Je visais la bouche d'ombre de droite, où il m'était apparu mais il n'y était plus, ressurgissant à gauche quand j'armais mon bras d'un deuxième boulet. Il était ailleurs. Toujours ailleurs. Comme le bonheur, comme l'amour, comme Dora. Ailleurs, là où les hommes s'étaient réfugiés, s’ils avaient trouvé. Mais que s'était-il passé? Le vélocipède, Dora, le ballast, allo, allo.  Lorsque j'eu épuisé mon stock de charbon,  je renonçai. Poum-tchak, poum-tchak, tchak-poum... tchak-poum. A quoi bon essayer de capturer son ombre. Comme gavée par ces agapes imprévues, la machine émit un rot. Bien sûr, ce n'était peut-être qu'un écho de fond de mine. Mais il y avait eu l'ange. Peut-être avais-je rêvé ?... non. Et puis, ces quatre bouches d'ombre ? tchak-poum. Dora ? C'est toi...

 

V- A tombeaux ouverts

 

 

Reprenons. Quatre bouches d'ombre, le ballast, Dora, les jonquilles de maman, le troisième tampon du onzième bureau. Trois ouagonnets. Tri sélectif.

Ouagonnet un: déchets, rebuts, scories, erreurs, actes manqués, tentatives avortées, fonds de poubelles, boutons de culottes battant monnaie, poils et casseroles.  

Ouagonnet deux: culots, idées fumeuses qui font long feu, vide-poche.

Ouagonnet trois: bons sentiments, piété, pitié, sacerdoce, ossuaire.

 

Rêver, c'est bien, mais ça ne paye pas le gigot de yak.

 

Dora, l'autre siècle, m'a payé un potjevleche (en terrine). En général, c'est celui qui paye qui parle. "Tu comprends (aiiiiieeeeuuuu), je crois, je ne suis pas sûre, mais enfin si, tu n'es pas de ton temps, pas tombé à la bonne époque. Non, ce n'est pas qu'une question de saison, tu ne peux pas te refaire, c'est à une autre échelle. Ce n'est plus le temps des grands sentiments. Rêver, c'est bien, mais ça ne paye pas le gigot de yak. Et puis, tu sais, il y a quelque chose que je ne t'ai pas dit..." C'est bizarre que ça me revienne, tout ça, maintenant là dans ce couloir qui sent le poireau. Et puis les vitres, cette lumière si épaisse, c'est la Flandre, ou ailleurs, attends je vais reprendre de la Grain d'Orge, c'est bien, c'est une bière de table et puis ça fait digérer. Dans quel ouagonnet me cacher? Comme on devient vite inutile, une nuisance, un rat. Dora, je n'y étais pas. Je n'y étais pas. Je vais me couper en trois et en mettre un bout dans chaque ouagonnet. Le premier, le deuxième, le troisième, c'est indifférent. J'avais du corps et de l'âme partout. Grâce à toi Dora.

Pour toi. Je n’ai pas su te le montrer. Mais le temps nous est compté, pauvres terriens, merriens, ferriens, airiens. Il faut sauver ce qui peut encore l'être. La civilisation, m’entends-tu Dora?.  Seule une juste cause peut m’avoir détourné de toi.

VI- Lénine superman

 

Me voilà à Tallinn, où tout commence et tout finira. Echangé mon vélocipède contre une banquette de moleskine et ... de la fonte pour mettre du muscle où il n’y a plus de chair. Je suis arrivé -revenu- au berceau. De l'idée au logis. Ma petite humanité, entre la peau et l’os, troquée contre un parti étoilé. Je suis mort plusieurs fois. Tout m'a rappelé à ma petitesse. J'ai compris Dora, que mon amour étroit te serrait le coeur. Et qu'il y a avait la corne de yak à payer, et puis le projet, le vaste projet, je comprends tout ça, maintenant, mais à  qui le dire,  qui te le dira?

 

Je suis mort plusieurs fois

 

Maman ne vendait pas toujours ses jonquilles. Ca me revient maintenant. Pourtant, il y avait toujours saucisse de yak. Mais elle était meilleure lorsque maman avait vendu toutes ses jonquilles. Elle était poivrée comme ton baiser, tu sais le jour où nous avons eu la permission de cinq heures et quart à la briqueterie.

De pas vendre toutes ses jonquilles, maman, ça lui faisait couler le charbon de ses paupières.  J'aurai dû lui dire que c'était pas grave pour la saucisse de yak les deuxièmes jeudi. J'avais fanfare les deuxièmes mardi des mois en “bre”, ça nourrissait son homme, soupe de bémols en mie majeure. Et puis, les jonquilles, j'étais content qu'elle en ramène un peu pour fleurir la maison.

Dora ? Tu ne me vois pas? Je suis là devant toi. Là. Ou peut-être ailleurs. Ailleurs, là où nous nous en étions fait la promesse. Tallinn, je ne sais pas quel jour, je suis un peu fatigué, j’approche. Je t’embrasse Dora.  Josef.